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3 novembre 2012 6 03 /11 /novembre /2012 07:46

 

  La nuit du monde

 

 

Voici un roman dont le titre et les promesses m'ont attirée. Faire se rencontrer fictivement Proust et Joyce, ou plutôt partir de la coïncidence anecdotique d'une nuit dans un même lieu pour en faire un feu d'artifice littéraire, quelle belle idée ! L'auteur résume ainsi très joliment son propos :

 

Marcel Proust et James Joyce se sont vraiment rencontrés le 18 mai 1922, au Ritz, dans mon roman. L'amour de la nuit, la solitude, l'état déplorable de leur santé, l'insularité de leur personnalité, l'ampleur de l'oeuvre, la folie de la langue, mais aussi les phobies (les rats pour l'un, les chiens pour l'autre), l'amour des chansonnettes (ils adorent "Viens Poupoule"), tout les rapproche. Marcel vient de terminer La Recherche, James de publier Ulysse. Un coup de foudre en amitié unit ces deux génies qui se tutoient. Dans la seconde partie, Proust décède. A son enterrement, au Père-Lachaise, se presse le gotha de la littérature. Homère, Shakespeare, Molière, Diderot, Kafka, Calvino, Barthes... La disparition d'un écrivain contient celle de tous les autres. Et Proust en personne assiste à sa mise en terre. La fiction l'emporte sur le Temps. Les grands écrivains ne meurent jamais.

 

 

C'est avec beaucoup de bienveillance, déjà presque conquise, que j'ai ouvert ce livre. Contrairement à ce que j’avais imaginé, la conversation entre Proust et Joyce y tient relativement peu de place (mais elle est bien là !). Le texte correspond plutôt à une série d’images, parfois presque photographiques, qui rebondissent de l’une à l’autre et forment presque imperceptiblement une cohérence d’ensemble autour des personnages. J’ai d’ailleurs beaucoup apprécié cette construction en mosaïque, qui concerne surtout la première partie du roman.

 

Mais je m’en suis en même temps lassée, d’abord parce que l’auteur se concentre beaucoup sur les clichés gravitant autour de Proust (Proust emmitouflé dans mille manteaux, Proust asthmatique…). Il s’agit sans doute d’un parti-pris – après tout, il s’agit de jouer avec des « figures » de la littérature plus qu’avec la réalité des écrivains eux-mêmes – mais je n’ai pas pu m’empêcher de m’agacer de ce que j’ai pris comme une forme de facilité. 

Autre élément lassant pour moi, les ficelles de style. Je me suis agacée de l’emploi systématique d’onomatopées, parsemant le texte. Les premières surprennent et vivifient, la cinquantième fait penser que l’auteur aurait peut-être plus trouver d’autres manières de créer le rythme un peu bancal, et intéressant, qu’elles engendrent. Les nombreux néologismes y participent d’ailleurs avec bonheur.   

 

D’ailleurs le style devient plus fluide et puissant dans la seconde partie, qui convoque tout simplement tout le Panthéon de la littérature pour assister aux funérailles de Proust. On bascule alors dans une fantasmagorie beaucoup plus évocatrice et convaincante, du moins à mon goût, que la première partie. J'y ai trouvé l'écriture plus personnelle, plus forte, alors que dans la première partie j'avais souvent le sentiment d'observer un auteur en train de faire avec application un exercice littéraire. 

 

Un livre intéressant, donc, mais qui ne m’a pas apporté la jubilation de lecture que j’attendais. 

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21 juillet 2011 4 21 /07 /juillet /2011 15:48

 

  

pocket

 

   Après avoir été épatée par l’écriture et la singularité de La délégation norvégienne d’Hugo Boris, j’ai bien sûr sauté sur l’occasion lorsque Newsbook a proposé un partenariat avec les éditions Pocket concernant la sortie en poche de Je n’ai pas dansé depuis longtemps, du même auteur. Merci donc au site et à l’éditeur !

     Ivan est désigné pour être le premier homme à rester plus de quatre cents jours en orbite autour de la Terre. Un homme ordinaire, marié, père de deux enfants, quitte la planète. Tandis que l'Empire soviétique plonge dans le chaos, il tourne sans fin. Pour lui, le Soleil se lève et se couche seize fois par jour. Au fil du temps, il perd le sommeil, l'odorat, le goût. Sa colonne ne le porte plus. Sa raison vacille. Il s'entraînait depuis des années, l'esprit entièrement tendu vers le cosmos. Maintenant, il n'a d'yeux que pour la Terre. Elle lui manque comme une femme.

    Comme dans La délégation norvégienne, j’ai été tout d’abord frappée par le style à la fois chirurgicalement travaillé et très poétique d’Hugo Boris. L’impression est celle d’une sorte de sécheresse mêlée à une douceur du regard, c’est très singulier et surtout très beau… C’est ainsi que les premières pages sonnent immédiatement avec une grande originalité, alors même qu’elles traitent d’un motif assez banal : les adieux à la famille. Dès le début on sait que l’on ne sera jamais dans le cliché, ni dans le style facile aux grosses ficelles de bien des livres actuels, et quel bonheur de ressentir cela !

    Cela a en outre l’immense mérite de rendre très dense et très originale la première partie du roman, qui sans ce style aurait couru le risque de paraître un peu poussive, puisqu’il s’agit des premiers moments d’Ivan en orbite – cela dit, la profusion et la précision des détails techniques (appareillages, conséquences physiologiques de la vie dans l’espace, gestion du quotidien dans la capsule Soyouz puis dans la station Mir…) est telle que cela aurait, même sans style, donné une entrée en matière passionnante et très documentée…mais là, en plus, cet amas de détails devient objet littéraire, et cela force l’admiration…

     Et puis surtout, une fois les premiers temps passés, on suit l’usure de ces hommes enfermés dans leur capsule, et en particulier, bien sûr, celle d’Ivan. Le temps marqué dans les marges – orbite 1 à orbite 6798 – prend alors tout son sens, on partage avec les membres de l’équipage une sorte de vertige pesant (ça a d’ailleurs été un vrai soulagement de retrouver une datation « terrestre » à la fin du livre !)…et la station Mir devient une sorte de monstre technique étouffant…jusqu’à ce que, par un épisode aussi spectaculaire qu’émouvant et symbolique, Ivan redevienne un homme et qu’il prenne la première place du roman, en développant une nostalgie amoureuse de la terre…Et à nouveau Hugo Boris déploie un style incroyablement juste et évocateur, qui donne lieu à de vrais moments d’émotion esthétique et littéraire…

     En un mot : Hugo Boris est un vrai écrivain, singulier, qui travaille un style unique et souple – celui de La délégation norvégienne est ainsi très différent de celui de Je n’ai pas dansé depuis longtemps – et qui mérite infiniment d’être découvert ! Pour ma part, son premier roman, Le baiser dans la nuque, rejoint illico ma table de chevet…

 

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13 juin 2011 1 13 /06 /juin /2011 15:34

 

salatko.jpg

 

 

«Il y a beaucoup de...

- De quoi ?

- De points de suspension. Vous auriez peut-être dû finir vos phrases, Céline.

- Comment cela, finir mes phrases, monsieur Denoël ?

- Je veux dire... à la place des points... vous auriez pu mettre des mots, combler les trous.

- Vous savez à qui vous parlez ? À un rescapé de l'enfer. Un troufion qui n'aura pas assez de toute une vie pour évacuer le traumatisme de la Grande Guerre : un pas, un obus, un pas, un obus... La terre transformée en écumoire... Le copain décapité au milieu d'une phrase... Partout des corps tronqués... Des cris coupés... Des lèvres qui s'agitent, des tympans qui explosent... Les trois points, carrez-vous bien ça dans votre pauvre cervelle de comptable, c'est pour être lu et compris par des hommes troncs...»

Une bande d'amis soude son destin autour d'un chef-d'oeuvre, Voyage au bout de la nuit, et de son auteur, Louis-Ferdinand Céline, chef de meute envoûtant et tonitruant. Témoins des bons et des mauvais jours, Marcel Aymé, Gen Paul, Robert Le Vigan, Lucette Almanzor, Max Hardelot vont accompagner Céline jusqu'au terme de son ténébreux parcours.

 

Lorsque NewsBook a proposé un partenariat consacré au roman Céline’s band, d’Alexis Salatko, j’ai bien sûr sauté sur l’occasion…et merci infiniment à eux et aux éditions Robert Laffont de m’avoir exaucée !

 

Ce livre est un vrai coup de cœur, car il est très réussi sur le plan biographique – Céline est présenté d’une manière à la fois complexe et vivante – et très astucieux sur le plan narratif : le livre est en effet centré sur le personnage d’un jeune homme nerveux et en rupture avec le monde qui se réfugie chez sa marraine dont le mari, Max Hardelot, a fait partie du « Céline’s band ». Ce personnage de Max, haut en couleurs (comme sa femme d’ailleurs) va partager ses souvenirs de Céline avec le jeune homme. Lui et sa femme viennent en effet de perdre leur fils et sont abasourdis de douleur, et l’arrivée du jeune homme va permettre à Max de sortir un peu la tête de l’eau. D’autre part, les angoisses du jeune homme vont entrer en résonance avec celles qui habitent la vie de Céline, d’une manière subtile, jamais didactique, et cela suggère avec finesse que Céline a peut-être bien beaucoup de choses à nous dire…

 

J’ai vraiment beaucoup apprécié cette astuce narrative, qui rend la biographie de Céline très vivante, très gouailleuse, tout en donnant vie à des personnages profonds et attachants. Max va partager avec le narrateur ses souvenirs d’amitié avec Céline, mais aussi évoquer la période de l’occupation, les rapports difficiles de Céline avec son art et avec les femmes, la misanthropie qui gagnera peu à peu Céline après son exil, la difficulté générale à fréquenter ce personnage compliqué et pas forcément agréable…mais aussi des questions plus délicates comme celles de son antisémitisme qui sont présentées à la fois dans toute leur complexité et dans toute leur honte.  On croise également, dans les récits de Max, Marcel Aymé, soutien indéfectible de Céline durant toute sa vie.

 

Bref, je trouve dans ce petit roman une très bonne introduction, très vivante, très généreuse et pas hagiographique pour un sou, à l’œuvre et au personnage de Céline. Le style est très agréable et travaillé, ce qui ne gâche rien. Un bon livre, donc, à lire tant pour le plaisir que pour s’instruire…

 

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19 mai 2011 4 19 /05 /mai /2011 13:25

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  Lorsque Livraddict a proposé un partenariat avec L’Autre Editions - et avant tout, merci beaucoup à eux ! - concernant L’Homme qui rêvait de John Marcus, et a assorti à sa proposition un avertissement sur le fait que ce livre n’était pas un roman mais un essai romancé et qu’il fallait donc s’attendre à une œuvre assez inhabituelle tant sur la forme que sur le fond, j’ai sauté sur l’occasion, étant un peu lassée ces temps-ci, dans mes lectures d’œuvres récentes, d’avoir l’impression de lire toujours le même auteur ou le même style, tant nombre de romans sont conçus comme des « produits » dont la moindre aspérité doit être gommée… Je n’ai donc pas hésité, d’autant que la quatrième de couverture avait de quoi allécher :

 

    « Une société meilleure est-elle possible ? Maintenant ? . » C’est en tout cas ce que pensait le sénateur Aristote avant d’être retrouvé sauvagement assassiné dans la célèbre villa Arabe, quelques jours à peine après l’annonce de la création du PIB, le nouveau Parti international du bien-être. Dans l’agitation qui suit la mort du vieux sénateur, candidat à l’élection présidentielle, la fine équipe du « 36, quai des Orfèvres », dirigée par le commissaire Delajoie, est aussitôt lancée sur la trace des meurtriers.

     Quelles relations pouvait bien entretenir le politicien avec un joueur invétéré de poker et un jeune trader londonien, eux aussi retrouvés à l’état de cadavres ? Quels puissants intérêts menaçait donc Aristote, celui que tous nommaient « L’utopiste du Luxembourg » ? Qui pouvait avoir peur des propositions originales énoncées dans son programme et des changements radicaux de société qu’elles auraient engendrés ?

    Traquant la main invisible du Marché, l’équipe du commissaire Delajoie entreprend alors un voyage insolite au coeur de l’économie politique. D’Adam à Lycurgue, de Sismondi à Gesell, d’Owen à Proudhon, de Veblen à Duboin, de Keynes à Sen, autant de témoins improbables qui aideront pourtant les policiers à comprendre le mobile des meurtres et à retrouver le ou les coupables.


      J’ai d’abord dû faire de gros efforts pour commencer le livre – j’ai dû m’y reprendre à plusieurs fois, mon premier réflexe ayant été à chaque fois de l’abandonner au bout d’une trentaine de pages. En effet, j’ai été gênée par le fait que, m’attendant à un livre peu commun, j’y trouve une forme peu originale : ainsi, comme les trois-quarts des thrillers contemporains - du moins j’en ai l’impression - , on a d’abord un prologue, qui propose ici une évocation cauchemardesque, en point de vue interne, du 36 quai des Orfèvres, et donne l’occasion d’une première rencontre avec le commissaire Delajoie. Ensuite, « comme d’habitude », le prologue est suivi de premiers chapitres proposant des focus sur des personnages différents, tous en action (combat de boxe et partie de poker qui se finissent mal – par deux meurtres ! -, approche furtive d’une villa de bord de mer et assassinat implicite…) dont on ne dit rien de plus pour créer une attente. Bref, l’impression d’une forme et d’un style déjà lus, exploitant les ficelles d’écriture de la plupart des thrillers, et cela m’a agacée – sans parler de phrases presque ridicules, du genre « L’amertume venait de plonger Ricky dans un sac de sel ».


      Inutile de préciser qu’après avoir passé cela j’étais, disons, dans une disposition moyenne à l’égard du livre…mais enfin l’enquête s’enclenche : il s’agit de comprendre les raisons de la mort d’un sénateur, Aristote, celui qu’on a assassiné implicitement au troisième chapitre – on établit d’ailleurs rapidement des liens entre les deux autres meurtres que concernaient les premier et deuxième chapitre, comme on pouvait s’y attendre. Très vite l’intrigue devient politique ; Aristote était en effet à la tête d’un « Parti international du bien-être », dont les principes menaçaient le fonctionnement de la société : c’est la raison de son assassinat, et c’est aussi le prétexte que prend John Marcus pour disséquer les rouages économiques de notre monde.

 

      C’est là que le livre devient intéressant, d’abord par la manière dont la fiction prend en charge la réflexion – John Marcus imagine ainsi certaines instances comme le « Théâtre de l’Opinion », qui ont un petit parfum de science-fiction à la Orwell que j’ai apprécié – mais aussi par la clarté et le naturel des explications économiques et politiques. Cela est rendu d’autant plus efficace (mais peut-être d’autant moins éternel ?) par des allusions à des éléments concrets de notre monde et de notre époque : adresses, institutions, émissions de télévision…

 

        Finalement c’est donc un livre plutôt séduisant et en tout cas honnête, mais je regrette infiniment son aspect « thriller » qui affaiblit l’ensemble à mon goût par son manque d’originalité.

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31 mars 2011 4 31 /03 /mars /2011 07:21

 

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Avant toute chose, merci à Blog o Book et aux éditions Folio !


"Il était une fois un assassin. Il était une fois une victime. Il était une fois une ville apparemment encline à favoriser leur rencontre. " Que se passerait-il si le cruel Croquemitaine ressuscitait ? Et Dracula ? Et Barbe-Bleue ? Pire encore, imaginons le Chat botté, non plus au service du marquis de Carabas, mais comme un impitoyable serial killer, obsédé par l'infirmité. Et si Blanche-Neige, " lèvres rouges comme la rose, cheveux noirs comme l'ébène, et blanche comme neige ", n'était pas l'innocente que nous présentent les frères Grimm ? Après Les contes de crimes, Pierre Dubois détourne de nouveau les contes de fées. Il nous en offre une version tour à tour drôle et terrifiante, nourrie d'un vocabulaire ensorcelant où l'extrême noirceur se combine au raffinement.


Bon, le parti-pris du livre est clair : réécrire des contes à la sauce noire. Plusieurs sont traités dans ce recueil : Le Chat botté, l’histoire des musiciens de Brême, Barbe-bleue… Pierre Dubois s’attaque aussi à d’autres personnages mythiques de la littérature comme Dracula et Sherlock Holmes.


Au départ, ce principe de base me plaisait beaucoup – j’ai un faible pour les détournements de contes – mais j’ai été très vite déçue. J’avais compris, en lisant des critiques sur Pierre Dubois sur Internet avant de me décider à postuler pour ce partenariat,  que cet auteur misait avant tout sur le travail du style et de la langue, ce qui n’était pas pour me déplaire.


Mais c’est justement sur ce point que je n’ai pas adhéré au projet : le style est travaillé avec lourdeur et application, les mêmes ficelles stylistiques reviennent tout le temps – répétitions, jeux sur la synonymie, élision des articles pour « faire proverbe », alexandrins blancs, périphrases à chaque ligne…- et les références se multiplient sans tellement d’intérêt. Autant je vénère les grands stylistes, autant j’ai beaucoup de mal avec le style « artificiel », qui applique toutes les astuces scolaires. Et cela m’a énormément gênée dans ma lecture, que j’ai finalement accélérée car j’avais pratiquement l’impression de lire une copie d’élève, excellente, certes, mais qui ne respirait pas le naturel et surtout, et là je deviens méchante, qui n’avait pas grand’chose à dire ou à faire sentir…

 

Bref, je n’en jette plus, mais mon histoire avec Pierre Dubois s’arrêtera malheureusement là.

 

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28 février 2011 1 28 /02 /février /2011 16:54

 

 

Ils-sont-votre-epouvante-et-vous-etes-leur-crainte_2.jpg

 

 

 

 

Suite à un billet récemment lu sur un blog ami – celui de l’Irrégulière, pour ne pas la nommer ! – je me suis décidée à m’attaquer enfin à un livre de Thierry Jonquet… Un petit tour en librairie plus tard, j’avais entre les mains Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte : le titre m’a paru sublime (c’est un emprunt à Victor Hugo !), et le thème prometteur…en fait, tout le roman est une variation, mais très actuelle et souvent quasiment documentaire, sur la citation de Hugo…

 

Département du 9-3, septembre 2005. Anna Doblinsky, jeune diplômée, rejoint son premier poste en collège à Certigny. HLM, zone industrielle, trafics de drogue, bagarres entre bandes rivales et influence grandissante des salafistes, voilà pour le décor. Anna est vite rappelée à sa judéité par l’antisémitisme ordinaire des élèves. Seul Lakdar Abdane, jeune beur particulièrement doué, sort du lot. Mais une erreur médicale, qui lui fait perdre l'usage d'une main, va tout bouleverser. Une fois enclenchées, il est des dynamiques qui ne s'arrêtent pas aisément, et la mort est parfois au bout.

 

Autant le dire d’emblée : c’est un roman qui n’est pas conçu pour le plaisir. On ne le lit pas pour se divertir. Autrement dit, un vrai roman noir.

 

On y suit plusieurs personnages – une jeune prof de français tout juste sortie des « formations » de l’IUFM (j’ai d’ailleurs pas mal ri à certains passages pour être passée par là), un jeune homme très intelligent dont le destin glaçant m’a particulièrement terrifiée, un fils de famille bourgeoise devenu schizophrène, et surtout tous les groupes antagonistes de la cité de Certigny.

 

Jonquet, après avoir planté ce contexte avec un réalisme absolument génial, va simplement dérouler le fil de chacune de ces vies, pour les mener à leurs conséquences ou bien désespérantes, ou bien tragiques.


            Et là, ce roman prend un aspect totalement visionnaire : écrit avant les émeutes de 2005, il va pourtant en poser toutes les raisons et en démonter les engrenages, avec une justesse et une froideur glaçantes. La similitude entre la fiction et ce qui sera la réalité est stupéfiante. Aucune complaisance là-dedans, juste un regard acéré sur le problème éternel de la jeunesse et de la pauvreté livrées à elles-mêmes et foulées aux pieds par les forts.  A la fin, on est choqué, tout simplement, alors même qu’il nous a semblé que ce livre nous parlait de choses connues et mille fois rebattues dans les journaux télévisés. Mais là, le regard est cru, efficace, l’analyse implacable…bref, un très grand livre, qui me donne très envie de poursuivre ma découverte des œuvres de Jonquet !

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4 février 2011 5 04 /02 /février /2011 14:46

LesVisages_original.jpg

 

 

Lorsque Ethan Muller, propriétaire d'une galerie, met la main sur une série de dessins d'une qualité exceptionnelle, il sait qu'il va enfin pouvoir se faire un nom dans l'univers impitoyable des marchands d'art. Leur mystérieux auteur, Victor Cracke, a disparu corps et âme, après avoir vécu reclus près de quarante ans à New York dans un appartement miteux. Dès que les dessins sont rendus publics, la critique est unanime : c'est le travail d'un génie. La mécanique se dérègle le jour où un flic à la retraite reconnaît sur certains portraits les visages d'enfants victimes, des années plus tôt, d'un mystérieux tueur en série. Ethan se lance alors dans une enquête qui va bien vite virer à l'obsession.

 

…Je suis plusieurs fois tombée sur des critiques très élogieuses de ce roman au hasard de mes balades bloguesques, et n’ai pas pu résister à la tentation de le lire. Je ne dirai pas plus, en guise de résumé, que ce l’éditeur en dit, thriller oblige, mais ce livre, souvent présenté comme un incontournable, m’a offert un bon moment de lecture.

 

C’est au premier abord un thriller bien écrit : quel plaisir de rencontrer un auteur qui cherche à peaufiner son propre style, vif et expressif, au lieu de pomper comme tant d’autres toutes les ficelles d’écriture du genre ! Il y a, du coup, des passages ciselés, vertigineux, que l’on relit plusieurs fois juste pour le plaisir des mots ; j’ai été épatée notamment par le moment où Ethan, le galeriste, regarde pour la première fois les dessins de Victor Cracke…

 

Le récit principal, celui de l’enquête autour des dessins découverts dans l’immeuble, est entrecoupé de flashbacks racontant l’histoire d’une famille depuis le XIXè siècle, qui vont apporter une autre dimension au livre, plus introspective, plus littéraire…

Et c’est là, je trouve, que se trouve la grande originalité de ce livre : Ethan – qui est aussi le narrateur de l’enquête, et c’est singulier puisqu’il est galeriste – va être l’objet d’une vraie réflexion sur l’identité, la superficialité, thèmes qui recoupent d’ailleurs celui de l’art. Du coup, les personnages sont peu nombreux et fouillés, les sujets de réflexion abordés nombreux et réellement exploités…

En fait, ce livre n’est pas tant un thriller qu’un roman, bien conçu et bien écrit, sur un homme qui voit petit à petit se fissurer toutes ses certitudes. D’ailleurs, bien vite, l’aspect thriller se voile un peu derrière des thèmes plus profonds : Les Visages n’est donc certainement pas, à mon sens, le« thriller de l’année »– ce n’est pas un livre à lire quand on a besoin d’enquêtes tordues et de jeux de pistes -, mais c’est en revanche le premier roman d’un jeune auteur au vrai talent littéraire, à suivre donc…

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29 janvier 2011 6 29 /01 /janvier /2011 13:32

      lathéoriedescordes

 

 

 

 

        Isolée sur un atoll de l'océan Indien, la fine fleur de la physique mondiale est en quête du Graal. Elle œuvre à un ambitieux projet fondé sur la théorie des cordes, qui permettrait d'ouvrir le temps. S'ils parviennent avec ravissement à contempler le passé de l'humanité - la crucifixion du Christ ou la terre à l'ère jurassique -, les scientifiques perçoivent rapidement que ce programme, financé par de mystérieux fonds privés, pourrait connaître des applications moins angéliques. Un drame conduit à la suspension immédiate des recherches, dispersant aux quatre vents les apprentis sorciers.
        Dix ans plus tard, clans une université de Madrid, Elisa Rohledo déplie un journal pour étayer une thèse de physique théorique. Une fraction de seconde lui suffit à comprendre qu'elle est en danger de mort.
        Aux côtés d'un confrère, depuis toujours intrigué par la modestie des aspirations professionnelles de la séduisante physicienne au regard de son cursus académique, Elisa et ses anciens acolytes retournent aux origines de la tragédie, sur cet îlot où ils avaient profané le temps.
        Intensité, profondeur, puissance narrative : José Carlos Somoza porte les énigmes de la physique au cœur d'un roman dont l'efficacité fait frémir.

 

         Je deviens décidément Somozaphile : après la génialissime Caverne des Idées, la Théorie des Cordes m'a également ébahie. Somoza s'y attaque, bien loin de la Grèce antique et du platonisme, à l'un des concepts les plus troublants de la physique théorique moderne : celle des cordes temporelles.

 

     Nul besoin, et heureusement pour moi, d'être un expert en physique quantique pour aborder ce livre encore une fois magistral et déroutant : le principe de la théorie des cordes nous est clairement présenté, même si c'est au prix de quelques vertiges cérébraux. Le roman tourne en effet autour d'un groupe de scientifiques qui est parvenu à ouvrir des cordes temporelles pour obtenir une vision du passé : la matière serait en effet constituée, au niveau quantique, de "cordes" contenant la mémoire de leurs états antérieurs, et que l'on pourrait "ouvrir" grâce à un accélérateur de particules pour visualiser ces états. Un voyage dans le temps strictement visuel, en quelque sorte. C'est sur cette idée qu'est construit le roman : Somoza va la développer jusqu'à ses conséquences ultimes, en mettant en scène des scientifiques qui vont jouer à ce jeu passionnant et, on s'en doute, dangereux.

 

      La structure du roman est diablement efficace. On s'attend bien sûr, avec un tel sujet, à des jeux sur la temporalité : deux époques servent de référence au livre, 2005  - époque des expérimentations sur l'île et des "ouvertures de cordes" - et 2015 - époque où les tragiques conséquences de l'expérience se multiplient et où ses participants retournent sur l'île pour essayer de résoudre le problème... et, de fait, le dialogue entre ces deux époques est très habilement mené, à la faveur notamment d'un très long flash-back en 2005 qui constitue un génial roman dans le roman - on en vient presque à oublier 2015. Le fait que l'on se situe, nous lecteurs, pile entre ces deux époques de référence est d'ailleurs assez troublant...

 

        Difficile ensuite d'en dévoiler plus sans gâcher les surprises de la lecture, mais ce livre est à nouveau un plaisir, avec des personnages complexes et attachants, un questionnement philosophique passionnant sur les développements de la science, un suspense (et des moments sanguinolents) digne des meilleurs thrillers, et des passages qui retournent délicieusement le cerveau...

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19 janvier 2011 3 19 /01 /janvier /2011 14:27

         

LaCaverneDesIdees.jpg

 

 

 

 

  Un éphèbe est retrouvé mort dans les rues d'Athènes. Son ancien mentor à l'Académie sollicite les services d'un fin limier : Héraclès Pontor, le déchiffreur d'énigmes. Le philosophe platonicien et cet Hercule Poirot à l'antique s'emploient avec passion à trouver la Vérité et, accessoirement, le coupable. Car la joute philosophique se superpose à l'investigation policière, tandis que les crimes s'enchaînent. 

           L'histoire de ces crimes est aussi l'histoire d'un manuscrit qu'un traducteur retranscrit sous nos yeux, l'annotant inlassablement en pensant l'éclairer, ignorant que son destin de personnage est d'établir la revanche de la littérature sur la philosophie, de démontrer que seule la fiction contient toutes les vérités du monde.

 

          …Je crois qu’il s’agit là d’un des mes plus grands coups de cœur de lectrice ! La Caverne des idées est un livre incroyablement malin et original, jubilatoire du début à la fin, et qui ne ressemble à aucun autre (quoiqu’on pourrait le rapprocher, en prenant des pincettes, de certaines nouvelles de Borges, ou de la Maison des Feuilles de Danielewski)...Autant vous le dire tout de suite : il me semble impossible de le résumer d'une manière satisfaisante, mais voici quelques éléments qui, j'espère, vous encourageront à faire la seule chose qu'il y a à faire face à une telle merveille : lire ce livre !!


          La Caverne des Idées est d’abord un réjouissant thriller à la sauce grecque antique : un duo à la Laurel et Hardy, composé de l’obèse et ultra-rationnel Héraclès Prontor, dont le métier est Déchiffreur d’Enigmes (avec les majuscules s’il vous plaît !) et de celui qui l’emploie, Diagoras, professeur de la victime à l’Académie de Platon, enquête sur l’atroce meurtre d’un jeune homme, bientôt suivi d’autres crimes révélant l’existence de… certaines pratiques assez inattendues dans la Grèce blanche et pure que l’on imagine, mais dont je ne dirai évidemment rien de plus. Rien que cela vaudrait le détour, car l’intrigue est bien ficelée, intéressante, et, surtout, les personnages d’Héraclès et Diagoras incarnent deux branches très différentes de la pensée grecque, que l’auteur fait dialoguer d’une manière habile, à la fois comique et instructive : leur manière d’enquêter correspond toujours à leur manière de penser.


            Mais là où le livre devient franchement génial, c’est dans sa construction.

            En effet, le texte est continuellement annoté par son traducteur, fictif, dont on apprend qu’il cherche à perfectionner une première version exécutée par un autre traducteur du nom de Montalo. Ce traducteur décèle dans le texte, à la suite de ce fameux Montalo, un procédé (totalement inventé pour l’occasion d’ailleurs) appelé « eidésis », et consistant à dissimuler dans chaque chapitre une image dominante : le lecteur doit la détecter, rassembler les images cachées dans chaque chapitre pour accéder à une second niveau de lecture du texte, à une sorte de sens secret et occulte… Soit dit en passant, le mot « eidésis » est bien sûr formé sur « eidos », qui correspond en grec à l’Idée platonicienne : la Théorie des Idées de Platon sert en effet de fil rouge au livre, dont le titre est directement inspiré de l’Allégorie de la Caverne que présente Platon dans la République… Mais je reviens à mes « eidésis » : chaque chapitre va être réellement dominé par une image sans aucun rapport avec l’intrigue, et dont le traducteur fictif va nous aider à saisir le sens. Cela donne au lecteur la délicieuse impression de chercher un trésor caché parmi les pages du livre, et cela donne lieu également à des images singulières : des juments dévorant tranquillement de la chair humaine dans le jardin de l’Académie de Platon, par exemple…

         Autre élément génial, l’intrigue liée au crime et l’intrigue liée au traducteur vont petit à petit se rejoindre, d’une manière extrêmement troublante et brillante, pour en arriver à une réflexion magistrale sur la littérature…que le lecteur vit non pas comme une leçon mais comme une expérience de pensée inédite, directement liée d’ailleurs à la chasse aux « eidésis »…


       Je ne peux guère en dire plus sans en dévoiler trop – et j’espère que cette présentation est à peu près claire, c’est un livre très difficile à résumer à cause de sa construction labyrinthique et de l’expérience de lecture vraiment singulière qu’il propose -, mais, en un mot, il s’agit pour moi d’un livre unique, exceptionnel, à côté duquel il ne faut pas passer ! Et je pèse mes mots...

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14 janvier 2011 5 14 /01 /janvier /2011 13:26

 

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"Comment allez-vous, depuis la dernière fois ? Pas bien, sinon je serais pas venu ! Moi, ça va, c'est ma femme qui ne va pas. Mieux. C'est pas encore ça, mais c'est mieux. C'est pareil. Vos remèdes ne m'ont rien fait. C'est pas pire, mais j'ai toujours du mal à dormir. Eh bien, j'ai plus mal, mais maintenant ça me démange. " Dans le cabinet du Docteur Sachs, les plaintes se dévident, les douleurs se répandent. Sur des feuilles et des cahiers, Bruno Sachs déverse le trop-plaint de ceux qu'il soigne. Mais qui soigne la maladie de Sachs ?


Voilà un livre auquel je « tiens »… La Maladie de Sachs, c’est une sorte de journal intime, très littéraire, très écrit, d’un médecin de campagne : une magnifique galerie de portraits d’abord, avec tous ces patients, à tous les âges de la vie, qui semblent à eux seuls poser tous les problèmes de la vie humaine. La narration se fait dans une sorte de dialogue entre Bruno Sachs et chacun de ses patients, l’originalité étant que c’est la voix de chaque patient que l’on entend, qui semble s’adresser mentalement au médecin en le tutoyant : l’effet en est émouvant, on a le sentiment de découvrir une forme de pensée secrète et intérieure qui convient très bien au sujet : la relation complexe de l’individu avec celui qui a sa santé, et parfois sa vie, entre ses mains. Cela donne en outre une polyphonie très esthétique, et très travaillée – c’est d’ailleurs l’un des éléments qui rendent ce roman si attachant : le sentiment de lire un auteur qui jubile à construire un véritable objet littéraire, qui travaille avec une patience et un amour d’orfèvre fabriquant son chef d’œuvre…


C’est aussi une passionnante réflexion sur la médecine et le rôle des médecins. Martin Winckler, médecin lui-même – et je ne peux que vous conseiller son site, http://martinwinckler.com/  - pose avec simplicité et humanité les questions que pose son métier : comment le médecin peut-il gérer « professionnellement » la souffrance et la mort de ses patients ? Peut-il s’attacher aux gens, alors qu’il sait mieux que quiconque la déchéance qui les attend ? C’est ainsi que l’on voit Bruno Sachs mener sa vie solitaire, indispensable au village mais gardant ses distances, cultivant une gentillesse et une générosité sans liens profonds, jusqu’à ce qu’une de ses patientes, avec laquelle il partagera un moment médical particulièrement douloureux, parvienne, et non sans peine, à l’apaiser un peu.


Mais au-delà de ses qualités esthétiques et éthiques, c’est un livre bouleversant, un livre qui vous hante longtemps après l’avoir refermé en vous laissant l’impression d’avoir fait une merveilleuse rencontre…

 

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